Le « iel-gate », polémique autour du pronom neutre

Par : Charlotte Béraud

5 minutes

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Le « iel-gate », polémique autour du pronom neutre

C’était en septembre 2021. Alors que l’on reprenait le chemin de l’école, Le Petit Robert annonçait une nouvelle (r)entrée dans son dictionnaire en ligne : le pronom iel. C’était la goutte d’huile qui manquait aux débats enflammés sur l’écriture inclusive pour repartir de plus belle. Mais que reproche-t-on à ce pronom ? Quelles questions grammaticales soulève-t-il ?

L’écriture inclusive : un débat sans fin

L’écriture inclusive fait cliqueter les claviers au moins depuis 2015. À ses origines : un guide pratique publié par le Haut Conseil à l’Égalité (HCE), visant à éviter les stéréotypes de sexe dans les communications publiques. Le sujet ressurgit deux ans plus tard avec Hatier, qui édite le premier manuel scolaire en écriture inclusive. Tollé : l’éditeur doit expliquer son choix dans un communiqué. La polémique prend une ampleur nouvelle lorsque l’Académie française s’en empare et déclare : « La langue française se trouve désormais en péril mortel ». 

Que reproche-t-on à l’écriture inclusive ?

Au-delà de toute considération de genre, de parité et d’égale représentation homme-femme, c’est la difficulté d’application et de lecture qui rendent l’écriture inclusive si impopulaire. Et ce, auprès des personnes dys et déficientes visuelles en particulier.

Au printemps 2021, l’Académie française prend de nouveau la parole sur le sujet dans une lettre ouverte. Elle y prend en compte cette dimension : « Outre que la correspondance avec l’oralité est impraticable, [l’écriture inclusive] a pour effet d’installer une langue seconde dont la complexité pénalise les personnes affectées d’un handicap cognitif, notamment la dyslexie, la dysphasie ou l’apraxie. Une apparente pétition de justice a pour effet concret d’aggraver des inégalités ».

Quelques mois plus tôt, handicap.fr avait dénoncé les difficultés de l’écriture inclusive pour les publics aveugles : « Si sa symbolique est tout à fait louable, elle est cependant considérée comme un obstacle majeur pour la lecture et la compréhension de certaines personnes en situation de handicap, notamment les aveugles utilisant des synthèses vocales pour lecture de textes ».

Aussi, alors même qu’elle tente de corriger une différence de traitement, l’écriture inclusive semble-t-elle en créer de nouvelles.

L’apparition du pronom iel relance le débat

Chaque année, les lexicographes recensent des termes émergents, à l’importance grandissante dans la culture et la langue. Pour cela, ils s’appuient sur un corpus de textes variés, issus de sources diverses. L’objectif est d’intégrer aux dictionnaires des formes qui, à défaut d’être largement répandues parmi tous les locuteurs de la langue, ont un intérêt pour une communauté (culturelle, professionnelle, etc.). 
Ainsi, Le Petit Robert a ajouté à son édition 2022 le mot « téteux » (un régionalisme québécois pour « flatteur ») ou « bao » (une spécialité culinaire asiatique). Dans son édition en ligne, le dictionnaire note une nouvelle entrée à l’automne 2021 : le pronom iel. Un pronom neutre et « rare », comme il est précisé en début de définition, qui se veut une contraction de il et de elle.

Définition du pronom iel dans le dictionnaire

Quelques jours plus tard, l’écriture inclusive s’invitait à nouveau dans l’actualité. Surprise. Incompréhension. Indignation. Face à la polémique, Le Robert explique son processus de travail, justifie son choix et rappelle le rôle premier du dictionnaire : « La mission du Robert est d’observer l’évolution d’une langue française en mouvement, diverse, et d’en rendre compte. Définir les mots qui disent le monde, c’est aider à mieux le comprendre. »

Le débat prend une tournure politique

Le 16 novembre, François Jolivet, député LREM, s’empare du sujet et écrit une lettre à l’Académie française, afin qu’elle statue sur cette nouvelle entrée.

Rapidement, le Gouvernement est interrogé sur la question, par le biais de Brigitte Macron et de Jean-Michel Blanquer, lors d’un déplacement portant sur le harcèlement scolaire.

La Première dame, ancienne professeur de français, répond alors : « Il y a deux pronoms : il et elle. […] La langue est si belle. Et deux pronoms, c’est bien ». Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, complète : « On ne doit pas triturer la langue française quelles que soient les causes […]. Le point médian, les modifications inopinées de la langue française, ce n’est bon à aucun titre, y compris pour le sujet essentiel [de] l’apprentissage des savoirs fondamentaux de la part de nos élèves. [La langue française] est suffisamment complexe, on n’a pas besoin d’en rajouter. »

Le pronom iel devient la nouvelle pomme de discorde de la classe politique : certains y voient une menace pour la langue française, d’autres l’avènement de l’idéologie woke. D’autres encore estiment que vouloir retirer iel du dictionnaire relèverait de la censure. Le débat s’éloigne alors des considérations purement grammaticales et linguistiques pour revêtir une dimension presque exclusivement politique. 

Débat du iel : une question linguistique avant tout

Je, tu, iel, nous, vous, iels ? D’un point de vue linguistique, l’ajout de ce pronom supplémentaire met en exergue les difficultés et les manques de la langue française. L’absence d’un pronom neutre pourrait-elle nous faire repenser notre façon de conjuguer ?

L’occasion de dépoussiérer la grammaire française ?

« Le masculin l’emporte sur le féminin » est une phrase restée ancrée dans les esprits de générations d’élèves de primaire. Le français, pourtant, n’a pas toujours suivi cette règle, qui remonte au XVIIe siècle. Auparavant, on autorisait davantage de souplesse sur les accords de genre, faisant fréquemment appel à la règle « de proximité ».

En 2017, un groupe de 314 enseignants s’était d’ailleurs engagé à ne plus enseigner la règle grammaticale résumée par « le masculin l’emporte sur le féminin », dans une tribune publiée sur Slate.fr. En cause, notamment, une formulation trop restrictive et surtout contradictoire avec les valeurs contemporaines. C’est là que s’inscrit la légitimité d’un pronom neutre, comme iel.


Règle « de proximité » : de quoi parle-t-on ?

On trouve en grec ancien, en latin, en ancien français et plus généralement dans plusieurs formes antiques des langues romanes, une règle grammaticale où le masculin ne l’emporte pas toujours sur le féminin. C’est la « règle de proximité » ou « règle de voisinage ». L’adjectif s’accorde alors avec le genre de l’élément le plus proche de lui. 

Avec la règle du « masculin l’emporte sur le féminin » :
→ Léo et Emma sont beaux
Avec la règle de l’accord « de proximité » : 
→ Léo et Emma sont belles

Au cœur du problème : l’absence du pronom neutre en français

Le français possède pourtant bien un pronom neutre, on, mais celui-ci a valeur de pluriel. C’est pourtant la solution choisie par les anglophones pour éviter la formule trop lourde « he or she » (« il ou elle »). Aujourd’hui, « they » (« ils / elles ») est ainsi régulièrement utilisé pour désigner une seule personne dont on ne connaît pas le genre, ou qui ne souhaite pas le révéler. Problème : bien que très répandues, les tournures de ce type restent agrammaticales. 

Toutefois, l’utilisation du pronom iel ne constituerait qu’une solution partiellement satisfaisante. Elle soulèverait en outre d’autres questions grammaticales, notamment quant aux accords. Là où l’anglais ne marque pas le genre sur les adjectifs, le français le fait… et avec un certain nombre d’irrégularités. Qu’adviendrait-il alors des adjectifs dont la forme diffère d’un genre à l’autre ? Petit, naïf, beau, heureux, jaloux, gentil, etc. De même, à l’écrit, pour les adjectifs dont la variation en genre ne s’entend pas : ponctuel, rangé, etc.

Qu'est-ce qu'un pronom neutre ?

Un processus « normal » d’évolution de la langue

Si les éditeurs de dictionnaires proposent chaque année une nouvelle version de leur ouvrage, c’est parce que le français est une langue qui compte pas moins de 300 millions de locuteurs sur tous les continents. En cela, le dictionnaire se veut être une photographie des sociétés où le français est parlé. Il suit l’évolution de la langue et reflète le renouvellement, l’actualisation et l’enrichissement du vocabulaire des francophones. 

Lorsque des termes, comme iel, intègrent les pages (physiques et / ou numériques) des dictionnaires, d’autres les quittent. Ces dernières années, on a notamment vu disparaître « inemploi », « avant-soirée », « boudinage » ou « miniteler », ce dernier étant devenu obsolète avec la fin du mode de communication associé. 

En répertoriant les mots créés et utilisés par ces populations, le dictionnaire constitue un socle linguistique commun pour une palette de locuteurs issue de contextes sociaux, professionnels et géographiques différents. Pour autant, et tout comme l’Académie française, le rôle du dictionnaire est de décrire la langue, pas d’imposer un terme.

En novembre 2021, Maria Candea, professeure en linguistique française à l’université Sorbonne-Nouvelle, expliquait d’ailleurs dans un entretien accordé à Ouest-France : « Le dictionnaire n’invente jamais un mot, c’est toujours l’usage qui prime ». Ainsi soit-iel.