L’Académie française sert-elle vraiment à quelque chose ?

Le 8 juillet 2022

Par : Charlotte Béraud

7 minutes

Edito et contenus

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L’Académie française sert-elle vraiment à quelque chose ?

C’est une sorte d’exception hexagonale. L’Académie française règne sur notre langue depuis le XVIIe siècle et s’est donné pour mission de la défendre, si fervemment que la panoplie de l’académicien compte même une cape et une épée. Parfois jugée désuète, moquée pour ses prises de position conservatrices, l’Académie française est-elle encore en phase avec son époque ? Quelle est son autorité face à une francophonie toujours plus diverse ?

L’académie française, c’est qui ? C’est quoi ?

Carte d’identité de l’Académie française
  1. Date de création : 1629 – 1635 (statuts officiels)
  2. Siège : Institut de France, quai Conti, VIe arrondissement de Paris
  3. Nombre de membres : 40, élus à vie
  4. Sélection des académiciens : Candidature ouverte à tous
  5. Signes distinctifs : Habit vert et épée
  6. Secrétaire perpétuel : Hélène Carrère d’Encausse

C’est au XVIIe siècle que l’on commence à définir les contours de la langue française telle qu’on la connaît aujourd’hui. À cette époque, sous l’impulsion de Malherbe ou de Vaugelas, on arrête des règles pour régir la construction des phrases et on enrichit la langue d’adjectifs et d’adverbes. Le but est d’imposer le « bel usage », un langage clair, qui s’allège des régionalismes et autres mots jugés trop familiers. En bref, il s’agit d’imposer la langue des élites afin d’uniformiser le français, encore marqué par de fortes disparités régionales. 

Le siècle verra aussi naître Molière, Racine ou Lafontaine, autant de noms illustres qui assureront le rayonnement de cette nouvelle forme de français.

Aux origines : un groupe d’intellectuels parisiens

Contrairement à une croyance répandue, ce n’est pas à Richelieu que l’on doit la création de l’Académie française. Du moins, pas à lui seul. Tout commence en 1629, dans un cercle de discussion composé d’intellectuels parisiens, où l’on retrouve notamment le Conseiller et Secrétaire du roi, Valentin Conrart. Cette assemblée prend le nom d’Académie française et ses membres se font appeler les « académistes ».

Lorsqu’il entend parler de cette académie, le cardinal Richelieu décide de la prendre sous sa protection, davantage pour sa publicité personnelle que par altruisme. En 1635, il demande à Louis XIII de signer les patentes rendant l’Académie officielle et fait passer le nombre de membres à 40. Il est décidé que ceux-ci ne seront pas recrutés en fonction de leur nom, mais de leur talent.

Les immortels : un casting hétérogène

De nos jours, lorsque l’un des 40 fauteuils se libère (on parle alors de « vacance »), les candidats doivent remettre leur lettre de motivation au Secrétaire perpétuel de l’Académie au plus tard 15 jours avant l’élection. Dans certains cas, la candidature peut être proposée par un autre membre. Le scrutin est direct et l’élection du nouveau membre se fait à la majorité. 

En théorie, tout le monde peut présenter sa candidature au poste d’académicien, à la condition d’avoir moins de 75 ans. Aucune restriction de titre, de nationalité ou d’orientation politique n’est imposée, tant que le candidat présente une maîtrise parfaite de la langue française. Si la règle reste officieuse, le candidat doit également avoir un CV à la hauteur de la tâche qui l’attend : prix et autres récompenses, s’ils ne sont pas requis, sont en réalité indispensables.

Deux académiciens : Chateaubriand et Yourcenar
À gauche : Portrait de Chateaubriand par Anne-Louis Girodet,
Saint-Malo, musée d’Histoire de la Ville et du Pays Malouin.

À droite : Marguerite Yourcenar photographiée par Bernhard de Grendel.

La liberté toute relative accordée au recrutement de profils variés a donné lieu à plusieurs polémiques. Parmi elles, l’élection de Chateaubriand en 1811 qui, omettant de soumettre son discours d’intronisation à Napoléon, avait suscité la colère de l’Empereur. En 2003, la candidature de Valéry Giscard d’Estaing avait quant à elle été jugée trop politique. Treize ans plus tard, c’est la nomination d’Alain Finkielkraut au fauteuil 21 qui avait fait réagir, ses détracteurs le jugeant réactionnaire. Avant lui, c’est celle de Marguerite Yourcenar en 1980 qui avait fait débat, car elle était alors la première femme à intégrer l’institution. À ce jour, l’Académie française n’a d’ailleurs accueilli que 10 membres féminines.

Pourquoi parle-t-on d’Immortels ?
Le cardinal Richelieu est à l’origine de la devise de l’Académie française : « À l’immortalité ». Celle-ci figure sur le sceau de l’Académie et se référait à l’origine à la mission des académiciens de « porter la langue française ». Par extension, cette devise s’applique aussi aux académiciens, et c’est eux qui, aujourd’hui, sont devenus Immortels.

Le dictionnaire, ouvrage fondateur de l’Académie française

Dès sa création, l’Académie se donne pour mission principale de rendre la langue « pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences », ainsi que d’édicter des règles d’orthographe « qui s’imposeront à tous ». Dans ce but, elle devra créer un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique.

Le dictionnaire de l’Académie française est de loin le plus connu de ces quatre ouvrages. Publié pour la première fois en 1694, il a pour objectif de fixer « l’état de la langue d’une époque » et de « guider l’usage et le rendre plus sûr ». À cet effet, les membres de l’Académie se réunissent chaque jeudi à 15 h depuis 1910, à l’occasion d’une séance ordinaire qui se tient à huis clos. 

La rédaction de la 9e édition a débuté en 1935 et se poursuit depuis. L’Académie fait régulièrement paraître des extraits sous forme de fascicules dès le milieu des années 1980, avant de publier le premier tome de cette nouvelle édition en 1992. 

Une exception française ?

siège de l'académie française à Paris
Siège de l’Académie française, Quai Conti, à Paris

Les publications de l’Académie française paraissent au Journal officiel, un organe d’État chargé notamment de la diffusion des textes de loi. Et si les extraits du dictionnaire de l’Académie française trouvent leur place dans une telle publication, c’est parce que l’Académie bénéficie d’un statut particulier. Institution publique centrale de l’État français, elle est placée sous la protection du président de la République.

Rares sont les organes de protection et de défense de la langue nationale à avoir un tel poids. Pour preuve, il n’existe aucune autorité de la sorte pour policer la langue anglaise, alors qu’on dénombre environ 1,5 milliard de locuteurs à travers le monde.

Parmi les équivalents approximatifs de l’Académie française, on peut toutefois nommer l’Accademia della Crusca, fondée en 1582 à Florence. C’est la plus vieille institution de protection linguistique au monde. Son but premier était de créer une langue unique pour tout le royaume, ce qui fut fait avec l’adoption du toscan au moment de l’unification italienne. Moins formelle que l’Académie française, elle n’en reste pas moins l’une des institutions les plus prestigieuses de la Botte.

De l’autre côté des Pyrénées, la Real Academia Española (RAE) joue un rôle similaire, quoique moins formel, à l’Académie française. Créée au XVIIIe siècle en réponse à l’institution française, elle s’est donné pour mission de veiller à ce que les changements que connaît l’espagnol dans son adaptation constante ne nuisent pas à son unité. La RAE se montre toutefois plus progressiste quant à l’évolution de la langue espagnole que l’Académie française. 

De l’utilité de l’Académie française au XXIe siècle

Près de 400 ans après sa création, la vieille dame du Quai Conti demeure l’une des institutions les plus prestigieuses du pays. Pour autant, si sa mission initiale était d’imposer des règles, la réalité est toute autre. Aujourd’hui, malgré le prestige et la formalité qui lui sont associés, son rôle est uniquement consultatif. Et ce, même si les feuillets de son dictionnaire paraissent au Journal officiel. Ce paradoxe affaiblit quelque peu l’autorité de l’Académie française, au point que sa légitimité et son utilité sont fréquemment remises en question, y compris par ses membres.

Lors d’une interview donnée en juin 2022 pour l’émission Quotidien, François Sureau, membre de l’Académie française depuis mars 2022, répondait ainsi à la question « À quoi sert l’Académie française ? » : 

« Elle ne sert à rien. […]. L’Académie n’est pas là pour servir. Elle est. Et c’est merveilleux, une institution qui ne sert à rien et qui regroupe des gens qui viennent d’à peu près partout, et dont le seul lien est l’amour de la langue française et de la littérature. »

Une image désuète

Avec une moyenne d’âge dépassant les 70 ans et seulement 6 femmes pour 29 hommes en 2022, l’Académie française pâtit d’une image vieillotte, en décalage avec son époque. Pourtant, depuis le début du XXIe siècle et l’arrivée d’Internet, elle a essayé de s’adapter. Elle s’exprime ainsi régulièrement sur certains néologismes par le biais de son site Internet. On retrouve également sur cette plateforme une rubrique portant sur des difficultés de la langue française : « Dire, ne pas dire ». Des idées ludiques, pratiques et facilement accessibles, mais qui ne suffisent pas pour autant à effacer l’image conservatrice dont souffre l’institution.

Car c’est sûrement là l’un des reproches les plus souvent formulés à son égard. Ses prises de position, notamment sur la Réforme du collège ou les anglicismes, qu’elle a tendance à rejeter, sont perçues comme assez peu progressistes. De même avec l’écriture inclusive, en 2017. L’Académie avait alors publié une déclaration où elle lançait « un cri d’alarme : devant cette aberration « inclusive » la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures ». Une déclaration sur laquelle elle est toutefois revenue en 2021, expliquant que « ce mode d’écriture dissuasif est susceptible de renforcer l’anglais comme langue véhiculaire » et précisant que l’écriture inclusive lui semblait pénalisante pour les locuteurs non-natifs, les personnes dys et celles souffrant de troubles de l’apprentissage.

L’Académie française face à une francophonie plurielle

Selon l’Observatoire de la francophonie, le français compte 321 millions de locuteurs à travers le monde en 2022. Toujours selon l’Observatoire, on estime que d’ici 2065, ce seront plus d’un milliard de personnes qui parleront français. À titre de comparaison, les mêmes prévisions placent l’arabe loin derrière, à 711 millions, et estiment à 585 millions le nombre de locuteurs de langue espagnole à la même date.

Si la France arrive en tête des pays comptant le plus de francophones, avec 66 millions, elle est talonnée par le Congo qui en compte près de 50. En 2018, l’Afrique réunissait d’ailleurs 59 % des personnes parlant français. C’est grâce à la place de plus en plus importante qu’occupe la francophonie sur ce territoire que le nombre de locuteurs devrait augmenter si fortement d’ici 2065. 

Face à de tels chiffres, et à une francophonie toujours plus diverse, il semble difficile, voire impossible, d’uniformiser un seul usage. Et la mission de l’Académie française peut paraître vouée à l’échec. La méthode de non régulation adoptée pour l’anglais ne permettrait-elle pas d’encourager l’évolution de la langue et l’enrichissement apporté par son nombre croissant de locuteurs issus de différentes cultures et de différents continents ?

On soulignera toutefois que sur 35 académiciens, 9 sont nés hors des frontières de l’Hexagone. Pour citer quelques-uns d’entre eux, Amin Maalouf est né au Liban, Mario Vargas Llosa au Pérou, Maurizio Serra en Grande-Bretagne de parents italiens et Dany Laferrière à Port-au-Prince. Si la diversité au sein de l’Académie est indéniable, on remarquera cependant qu’elle ne compte aucun Immortel né sur le territoire africain, pourtant premier vivier de francophones au monde.